« Le monde devient fou » lui dit à voix presque étouffée Coralisse.
Mais il n’était déjà plus là. Les yeux clos, il s’était enfin endormi pour ne se réveiller que bien plus tard, là où elle ne pouvait attendre son épiphanie. Elle se leva, et commença à faire quelques pas incertains, tâtant doucement de ses pieds nus l’herbe maculée de la rosée de ce matin d’automne. Ils s’étaient revus. Pour la première fois depuis lui. Pour la dernière fois selon elle. Ils ne s’étaient plus vu depuis des années, ils savaient pourtant qu’ils n’avaient pas changés.

Elle marcha jusqu’au porche de cette villa immense qu’elle voyait pour la première fois en plein jour. La vue imprenable sur ce versant de la côte ne lui inspira pourtant qu’un soupir réprimé, tandis qu’elle restait figée les yeux au loin, une main réajustant le tissu dans lequel elle s’était endormie, protégeant son cou de ce souffle du large. C’est lui qui l’avait reconnu. « Tes yeux » lui dit-il, « ils ne se sont jamais éteints ». Quatorze années d’absence évaporées. Ses ballerines à la main, elle pénétra dans cette pièce blanche immense, baignée dans cette teinte rougeâtre qui éclairait ce mur rempli de photos d’une vie où elle ne figurait pas.

Elle s’enfuit. Comme la précédente dernière fois. Elle courut jusqu’à ce qu’elle ne vît plus trace de l’eau. Puis elle marcha, l’inspiration haletante. « Cette fois, c’est toi et moi » lui souffla-t-il quand il la prit dans ses bras « Cette fois, c’est toi et moi ».