Ce monde est là

De tous les mondes vivant dans mon esprit, j’aurai toujours choisi d’habiter celui où je demeure le plus mélancolique. Où la nostalgie colore cette voûte tragique et étoilée. Où le vent ne fait que balayer les vestiges d’un destin en friche. Dans cette kyrielle de miroirs s’observent cette image de soi, tantôt maladroitement lisse, tantôt terriblement sombre, tantôt insatiablement volontaire, malléable avec le temps, distordue dans cet espace clos. Demeure cette humanité flamboyante et terrifiante, une vulnérabilité défrayant les vertus de la raison. C’est dans ce monde que j’ai choisi de vivre. Dans cette maison où les sentiments sont véritables, où la plus béante euphorie enlace la plus effroyable détresse.
Les lignes du temps s’allongent. Nos jeunesses s’éloignent à mesure que nos vies s’étoffent, puis s’étiolent. Il y a de cette ingénuité qui nous anime parfois. Il y a de cette naïveté qui nous permet d’avancer tant bien que mal. Le fondement de nos personnalités défaillantes et de nos inclinations d’êtres imparfaits. On se grime en hommes sociaux, à masquer les aspérités de nos âmes, à pallier notre profond dégoût de soi. Ce monde est là, et il m’écrase de tout son poids, de tous ses tourments et sa désolation.
Et ce monde, je l’ai choisi précisément pour cela. À subir l’oppression des années qui défilent, chaque bouffée d’oxygène aura été mienne et chaque pas en avant sera preuve d’une immanence irrépressible.
"Birthday Song" disponible sur Zentropy sorti le 4 mars 2014 sur Pukekos
Imaginé le 17 mars 2014
La nature des espoirs

J’ai longtemps été en colère contre les gens comme toi. À être insouciant. À se savoir heureux. À se contenter. À aimer raisonnablement. À ne pas vouloir trop avancer. À vivre. À dormir. À survivre. Cette vague qui t’emporte à bras le corps, qui t’étouffe et te noie. Sens-tu cet air soudainement et terriblement froid qui t’emplit les poumons ? Cette salive qui t’écorche tous les recoins de la gorge ? Les jambes fléchissent, les muscles se tendent. L’espace se rétrécit. Le monde s’agrandit alentour. Le désarroi du nihilisme.
J’ai voulu mourir pour bénéficier de la postérité sans avoir à m’occuper de la contemporanéité. J’ai voulu détruire ceux que j’aimais pour donner raison à mes déraisons. J’ai été le plus lâche des hommes, simplement parce que j’ai pu. Je réprime horreurs et vices, comme si cela suffisait à les effacer. Je rêve de tuer un homme. Je rêve de faire imploser cette société médiocre où l’on est né. Je rêve de domination ignoble, de violence inouïe, et d’apocalypse jubilatoire. Je rêve des marasmes des enfers, car les doux cieux m’emmerdent.
La solitude détruit l’homme. La frustration des rêves avortés, telle est le terreau de la déchéance. Les hommes qui ne connaissent pas la colère – pas l’impétueuse, mais la véritable, celle qui embrase le monde – ne savent rien de la nature des espoirs.
"Vital" disponible sur The Man Who Died In His Boat sorti le 4 février 2013 sur Kranky
Imaginé le 14 mars 2013
La fin des choses

Je vois la fin des choses. A leurs faîtes. A leurs aubes. A leurs apparitions brutales et soudaines. Je ne vois en nos existences qu’embranchements d’instants, de fragments, une substance coulant en continu, et trouvant une finalité abrupte et promise depuis les fondements même de sa conception. Tout mène à cette frontière entre les périodes de l’être, cette fracture prévue et nécessaire. Je sais que tout à une fin, je sais que tout n’est qu’instant glané au nez du temps dans un combat vain et inégal. Nos armes, humanité et sentiments, ne sont qu’artifices face à l’édifice qui s’érige, inébranlable et inexorable construction d’une dimension qui ne peut que nous être inconnue.
Comment vivre avec sa mortalité. Comment vivre sans destination. Comment unir hédonisme et déchéance inévitable. Comment demeurer décent en pleine décadence. Comment réaliser la fin des temps. Comment exister lorsque l’on voit la fin de tout.
Elle s’est mise à pleurer. A réaliser brutalement ce qu’elle savait depuis longtemps déjà. Que sonnait finalement le glas. Qu’il ne resterait plus rien de cette histoire entre elle et moi. Que tout finirait là. Je la regardai, et je ne pleurai pas. Je lui ai pris la main. Je lui ai dit que c’était la fin. Je lui ai dit que tout irait bien.
"Oblivion" disponible sur Visions sorti le 21 février 2012 sur 4AD
Écrit le 12 avril 2012
Un monde tel qu'ici

« Tu as entendu la nouvelle ? » lui dit de suite Claude en entrant dans le bar mitoyen à l’usine.
Il était six heures passées, la salle était remplie à son habitude, comme chaque soir de match, seul le coin près de la porte des toilettes restait encore accessible. Henri y était assis, rajoutant au brouhaha ambiant le frottement des grains de sucre se dissolvant dans son café, à mesure qu’il y tournoyait imperturbablement sa cuillère, la face bombée raclant les bords de la tasse blanche.
« Henri, tu as entendu la nouvelle ? » répéta Claude qui se tenait désormais à ses côtés, faisant signe au serveur de lui servir son habituel double-espresso.
« Quoi ? »
« Le vieux Madjid. Dans mon équipe. Il est mort y’a trois jours. Et on l’apprend que maintenant ! Cette andouille de Joséphine qui continuait de compter ses jours d’absence non justifiés. C’est n’importe quoi. »
Claude jeta ses bras en l’air, mimant son mécontentement, se faisant sa place au milieu de ces histoires destinées à la mémoire évanescente des vacarmes de comptoirs.
« Tu lui parlais un peu non ? Au vieux Madjid ? Quel dommage, il bossait bien encore pour son âge. Je veux dire qu’il avait une carrure le bonhomme, il les portait bien les tôles de fin de séries, ça ouais. Surtout que ça pèse une tonne ces machins-là. Et puis il était fin drôle ; ça, c’était pas le dernier pour sortir une grosse connerie. Ca faisait toujours marrer le chef ; ça, il se faisait bien voir. Du coup, ça nous arrangeait bien, les autres et moi, dans son équipe, parce que parfois on finissait plus tôt le vendredi. Il avait le geôlier dans la poche, le malin. Ca, c’était bien. »
« Même après la mort de sa femme, il avait pas trop changé. Bien sûr, quand c’est arrivé, on savait pas trop quoi lui dire, et puis ses fils étaient grands, donc c’est pour ça qu’on l’emmenait ici parfois avec les collègues, pour se boire quelques verres. Tu l’as rencontré plusieurs fois à cette occasion du coup d’ailleurs. Enfin bon, malgré ça, il avait pas trop changé, enfin ça se voyait pas quoi. En dehors de ça, il parlait pas beaucoup. il s’entendait bien avec tout le monde, il faisait juste ce qu’il fallait. »
« Après, c’est sûr, quinze ans de boîte, et toujours être au même poste, ça doit user. Du coup, on pouvait pas trop se plaindre de nos situations à nous, vue la sienne. Mais il se plaignait pas, c’était un brave gars. Sauf Luis, parfois il disait qu’il entendait le vieux Madjid parler tout seul dans les vestiaires quand y’avait plus personne. Mais le lendemain, vu qu’il présentait une face convenable, on n’y pensait déjà plus. »
« Il est mort chez lui ? » lui demanda Henri, qui leva à peine la tête pour suivre le score.
« Oui, apparemment, il était juste assis sur son fauteuil dans son salon quand le voisin l’a trouvé. Pas de télé, pas de livre, pas d’ordi. Comme s’il ne faisait rien, comme s’il attendait que quelque chose arrive. Rien d’autre n’est jamais arrivé. »
Henri avait gagné trente francs en pariant sur le résultat du match. Il les donna pour la cagnotte destinée à acheter des fleurs à envoyer aux enfants du vieux Madjid. Il mit son écharpe autour du cou, et laissa aller un souffle froid se mêler à l’hiver environnant. Les conversations sourdes d’en-dedans résonnaient sur les vitres embuées, perlant à se rejoindre en mosaïques abstraites et uniformes.
« Il est vain d’essayer d’être un homme décent dans un monde tel qu’ici » se dit-il en s’aventurant dans cette ville qu’il ne connaissait que trop.
"In The End" disponible sur Natural Traits sorti le 17 janvier 2012 sur Friends Of Friends
Imaginé le 01 février 2012
La venue prochaine de la mousson d’été

Ce n’était pas censé finir comme ça, tu sais. C’aurait dû être une tragédie. C’aurait dû être l’orée d’un monde, la limite irrépresssible d’une histoire qui s’étiole. J’aurais dû entendre toutes tes aventures, connaître tout de ta jeunesse et de tes folles péripéties, t’écouter te plaindre du temps qui passe, des gens qui changent et de la société qui s’écroule. J’aurais voulu savoir ce que ça te faisait de sentir t’éloigner, de te sentir aimée comme il t’a aimé. J’aurais voulu t’écouter des heures et des nuits nous raconter comment tu as vécu, comment tu les as vus grandir, puis partir, vivre leurs propres existences. J’aurais voulu savoir, si de ton jardin, tu contemplais parfois l’horizon et rêvais parfois d’être ailleurs, au loin, découvrir de quoi le monde était fait. J’aurais voulu savoir ce que ça fait d’aimer ceux qui sont partis, de n’avoir que photos et souvenirs pour seules et uniques reliques. J’aurais voulu que tu me dises comment vivre ma vie, que tu m’emportes et m’inspires, que tu m’engueules et me forces à vivre comme tu l’as fait. J’aurais voulu que tu me racontes ce que ça fait d’avoir peur, ce que c’est de vivre une vie avec regrets et nostalgie. J’aurais aimé que tu me dises que parfois, on pense que l’on n’y arrivera pas ; que parfois, on survit sans trop savoir pourquoi.
J’aurais voulu tout savoir de toi. La vérité est, que je n’aurais même pas essayé.
* * *
Elle posa son panier rempli de fruits de rambutan sur la table du jardin. Elle y avait passé son après-midi, et son dos lui faisait un peu mal. Elle s’assit sur la chaise blanche de la terrasse, et observa la fine pluie qui commençait à tomber. « Cela fera du bien aux plantes » se dit-elle en piochant un fruit dans le panier. Elle perça la peau mûre et rouge, en sortit le fruit, et le porta à sa bouche. Juteux et à peine sucré. La pluie s’épaissit, et les enfants du voisinage s’empressèrent de sortir, pieds nus et en shorts pour jouer dans les larges flaques d’eau, formées par les crevasses des chemins de terre en face de chez elle. Les cris de la rue emplissaient le silence de la maison, désormais vide, et où elle habitait seule depuis depuis qu’ils étaient partis. Elle se sentait fatiguée, et s’assoupit doucement ; elle jura qu’à ce moment, elle l’aperçut avec les autres enfants, le visage radieux et le rire évanescent, cavalant et sautillant sous la pluie battante. Elle esquissa un sourire avant de s’endormir sur le porche, la tête inclinée, les feuilles des arbres s’envolant au souffle du vent annonçant la venue prochaine de la mousson d’été.
"Itanong Mo Sa Mga Bata" disponible sur ASIN sorti en 1978 sur Vicor Music
Joué le 04 décembre 2011
J’aurais besoin d’un Dieu

J’aurais besoin d’un Dieu là. Comme quand j’étais petit, et que ma mère rentrait dans ma chambre pour me rappeler de faire ma prière. J’avais ma petite routine, comme un poème à réciter, j’en avais fait une chanson, avec toutes les choses que peuvent souhaiter un enfant de huit ans. J’improvisais parfois, rajoutant ça et là demandes occasionnelles. Il y avait quelque chose de rassurant dans ce rituel, comme une manière de cristalliser ses craintes, les focaliser, matérialiser l’absurde.
Tu avais pris l’habitude de te coucher sur le banc, et poser ta tête sur mes cuisses. C’était plus confortable que nos sacs. Benjamin avait pris une photo de nous avec un appareil photo jetable, celui dont il faut tourner une molette pour charger la pellicule. Je ne l’ai vue qu’une fois. Le vide du cadrage. Le regard fixé. Le néant figé. Il n’en reste rien. Une photo disparue.
J’aurais besoin d’un Dieu là ; me coucher ivre mort, et faire ce signe de croix. Lui demandant de ne jamais t’oublier. Lui demandant de ne jamais avoir à faire face.
"Get Over You" disponible sur The Undertones sorti le 1er mai 1979 sur Sire
Imaginé le 04 août 2011
Au dehors, le silence s’était fait roi

« Echec et mat » dit-il d’une voix faussement satisfaite alors qu’il renversait du revers de la main ce dernier rempart que fut sa tour placée devant ce roi désormais esseulé et acculé.
Elle alluma une cigarette qu’elle avait elle-même roulée plus tôt dans l’après-midi, contemplant le damier désormais quasiment immaculé. Il la fixait tandis qu’elle fit craqueler ce tabac, brûlant du bout de la flamme d’une allumette qu’elle éteignit ensuite d’un léger geste du poignet. Elle expira cette première bouffée du coin des lèvres et leva les yeux, croisant les siens et esquissa un sourire.
« A la prochaine » dit-elle tandis qu’il la regarda s’éloigner, puis monter ces escaliers, ces talons en bois s’évanouissant au son des marches en laitons qu’elle gravissait à mesure qu’elle disparaissait aux étages supérieurs de cette construction qu’il n’avait jamais pu voir de l’intérieur. Il rangea soigneusement les pièces à l’intérieur du plateau qui se pliait en son milieu, se dirigea vers la porte et mis sa capuche pour se protéger de la pluie. Il avait l’habitude de se retourner avant de franchir cette dernière dalle qui séparait le phare de la terre ferme ; pour voir si elle avait enfin changé d’avis. Il ne le faisait plus. Il attendait désormais qu’elle montât l’escalier pour s’en aller.
Elle aimait fixer l’horizon du haut de ce phare abandonné que lui avait légué son grand-père à sa mort. Elle restait des heures durant. Fixant les bruits des vagues. Scrutant les cris du ciel. Le phare n’était pas des plus imposants, culminant à trente-huit mètres, construit en granite, peint à l’origine en rouge et blanc, puis repeint il y a dix-sept ans en bleu de cobalt pour lui redonner une seconde jeunesse. Quand elle y pénétra pour la première fois, il était abandonné depuis des années déjà, et décida d’y habiter. Le système optique du phare était en ruine, ce qui tomba à point, car elle n’avait aucune vocation à travailler dans un phare, d’autant moins le maintenir. Elle aimait cette quiétude et était impressionnée par l’immensité étriquée de cette construction. Elle n’y aménagera que les deux premiers étages ; elle n’avait guère besoin de plus pour y poser sa seule valise avec laquelle elle était arrivée. Elle écrasa sa cigarette du bout de la botte, et fixa le mégot fragmenté de cendres éparpillées à même le sol.
Il préparait toujours la même commande : du riz, du blé, un panier de fruits et légumes frais provenant d’un collectif de jardiniers locaux, quelques cabillauds vidés ou de merlus selon les semaines, et un pêle-mêle de condiments dont elle avait besoin. Il avait demandé à son responsable des livraisons s’il pouvait être détaché spécialement pour les commandes dans ce canton ; et cela tombait bien, car personne ne voulait s’en charger – il fallait faire un détour d’une demi-heure, voire quarante-cinq minutes parfois, dû aux travaux instaurés par le nouveau parking en construction près de la gare. Elle instaura le tutoiement assez rapidement quand elle vit qu’il s’agissait du même livreur qui revenait inlassablement tous les mardis matins. C’était absurde. Elle avait facilement deux fois son âge, et le vouvoiement lui donnait l’impression d’avoir quatre-vingts ans.
« Tu ne me demandes jamais qui je suis ? » lui demanda-t-elle alors qu’elle s’apprêtait à clouer son cavalier restant avec l’un de ses fous.
« Je sais qui tu n’es pas. Je sais que ce que tu me répondrais ne correspondrait en rien à ce qu’il en est, alors je ne te demande rien. »
Un jour il ne vint plus, ce n’était plus lui. Elle eut espéré que ce ne fût que temporaire. Elle avait choisi. Elle se surprenait parfois à s’entendre argumenter seule à haute voix. Elle se persuadait qu’elle était heureuse ainsi, tout du moins qu’elle fût désormais stable, et qu’il n’aurait jamais pu comprendre, il était trop jeune, il ne la connaissait pas, elle ne le connaissait pas non plus. Elle marmonnait « stop, stop, stop » en s’appuyant sur la rambarde de l’escalier. Elle gravit les escaliers, et monta jusqu’en haut du phare. Elle referma sa robe de chambre et alluma une cigarette. Elle plaqua sa main contre l’allumette incandescente pour la protéger du vent. Elle expira cette première bouffée du coin des lèvres et leva les yeux à l’horizon. Le soleil se levait à peine, un voilier voguait déjà sur les bords de la mer. Il n’y avait guère que le chant lancinant des vagues qui se faisait entendre. Au dehors, le silence s’était fait roi.
« Stop, stop, stop » murmura-t-elle.
"Flares" disponible sur After Parties 1 and 2 sorti le 7 décembre 2010 sur Sub Pop
Joué le 12 décembre 2010
Elle en était le début

Déjà bien établis au Danemark, alors qu’inconnus partout ailleurs, les Copenhagois de Rumour Said Fire se font légataires d’une tradition pop scandinave, entre indie et mainstream, les enlaçant, les embrassant à bras le corps. Il y a une légèreté virevoltante dans ce « Sentimentally Falling », une illusion charmante et happante. Il y a réminiscences et rapprochements immédiats, néanmoins, à chaque vague de ce va-et-vient enthousiasmant il y a cette insouciance enivrante. La chanson en elle-même ne tourne qu’autour de ce riff de guitare, comme le « Oh Mandy » de Spinto Band put l’être à l’époque. Un riff. Entêtant. Glorieux. Retentissant.
Tout gravite autour de cette figure s’étendant dans le temps et l’espace. Elle s’épanche et devient totalitaire. Elle masque les arrangements, elle absorbe le chant de Jesper Lidang qui passe au second plan, ne se contentant d’être qu’accompagnement de cette étincelle devenue éclair d’une nuit. Elle revient sans cesse et hante tout venant. Elle fuit, elle se dissipe. Elle tourmente, elle pénètre. Elle en était l’origine, elle en sera le dénouement. Lui, de sa voix ténue ne sera que témoin de sa chute inaltérable. Elle en était le début. Il sera de la fin.
"Sentimentally Falling" disponible sur The Arrogant sorti le 18 octobre 2010 sur A:larm
Ressenti le 26 novembre 2010
Un passé déjà échappé

Ce que nous nous plaisons à voir et admirer au fil du temps sont ces fulgurantes ponctualités. De ces futilités diluées dans le temps, nous y trouvons ce mélange bâtard de personnifications d’idéaux et préciosités de l’instant. Il n’y a donc de réel dévouement qu’au profit de ces éphémères instants, que l’on s‘efforce éperdument de ressusciter à chaque occasion venue. Nous ne sommes dédiés qu’à ces frêles moments d’intensités, condamnés dès leurs créations mêmes. Ils nous échappent et nous fuient, et demeurent dès lors, mémorables.
« Regenerate » de Booka Shade est de cette même nature d’un entre-deux dérisoire. Sa nature hédoniste semble agir à contre-nature d’une existence autre que temporaire. Comme si le plaisir n’était qu’une question de va-et-vient constant, d’intensité concentré en cet unique moment de libération extatique. Cette montée en deux temps, cette ascension névralgique et brumeuse. Pourtant, tout sera oublié, tout ne sera qu’une jouissance parmi tant d’autres.
C’est un sentiment bizarre que d’avoir l’impression que chaque nouvelle rencontre n’est qu’ersatz de personnes qu’on a déjà connu, que tout ce que l’on vit n’est qu’écho atténué d’un passé déjà échappé. Là est la grande tragédie, comme la conscience d’une éternelle première fois, que l’on sait ne se réincarnera pas.
"Regenerate" disponible sur More ! sorti le 10 mai 2010 sur Get Physical
Joué le 21 novembre 2010
Hors d’un temps

Je m’exprime rarement aussi éloquemment comme je n’écris. Parler de ces longues phrases, déclamer de ces mots si peu usités d’habitude. Là où j’ai grandi, cela paraissait pompeux. Lorsque l’on est issu de minorité, et que l’on a grandi dans ces ailleurs d’aujourd’hui, on ne pouvait s’exprimer comme on le lisait dans les livres, ni même comme ceux que l’on entendait parler dans les médias. Il fallait être vif et populaire, pour être compris de tous ; il fallait être droit et direct, ne rien perdre en cours de route. Se faire comprendre et être comme tout le monde. Voilà l’objectif. Choisir entre ce que l’on est et ce que l’on veut. Ce n’est pas comme si le choix s’était posé. Même nos figures d’autorités nous rejoignaient sur nos terrains communs pour nous trouver, vulgarisant le langage, laissant de côté le vocabulaire riche et les dictions fortes. Je n’ai jamais été mis à l’épreuve, n’ai jamais été poussé à l’obsession des liaisons fines, ni à la hantise des contractions. Je n’ai jamais eu le choix.
Entendre Kid Cudi chanter « Erase Me » est de ces petites victoires sur l’ignominie des grandes contradictions de l’existence. C’est la jouissance de voir un jeune rappeur noir de la banlieue de Cleveland incarner un héritier d’un rock nineties, à la fois chétif et idéaliste. Il est à la fois diffus dans cette mise en scène contextualisée mais demeure au centre de toute cette imagerie, toute cette mémoire collective, la remodelant à son image, la recadrant sur son époque, dans son immédiateté permanente. Tout est si fluide et intact que l’on se met à se rêver de ces alternatives comme d’aliénantes embardées, des possibilités fulgurantes d’être ce que l’on a été et ce que l’on a voulu être. Sans concession. Sans faux-semblant. Être et être.
« Erase Me » est un fantasme, ce qui rend Kid Cudi hors d’un temps régi par des pratiques confuses et des contraintes absurdes. « Erase Me » est probablement l’une des chansons les plus franches et dépourvues d’ambiguïté qu’il soit. Pourtant, entre nos mots et nos vies résident un monde, intransigeant et incohérent. Exceptionnel par définition.
"Erase Me" disponible sur Man on the Moon II : The Legend of Mr. Rager
sorti le 9 novembre 2010 sur Universal Motown
Sublimé le 17 novembre 2010
Craintes et chaos

Comment une chanson peut-elle être aussi parfaite ? Toute notion d’équilibre prend sens dans ce « You » hypnotique et troublant. Toute obsession se veut constamment transfigurée de manière binaire, comme s’il n’y avait qu’alternatives l’aliénation ou la transcendance. Car le spectre de cet autre oblitère toute nuance possible. Ici en revanche, Gold Panda boucle les rythmiques sur des réitérations infinies d’un « you » totalitaire, déformé, altéré mais immuablement pesant sur ces têtes de crêtes dissonantes.
S’il n’y a pas d’ambiguité sur le sujet même de l’obsession, Gold Panda en masque formidablement les vertus. Ni descente infernale, ni occultation de la réalité, tout est là, entre ces deux extrêmes d’une focalisation sans bornes. Ces « you » répétés jusqu’à déraison demeurent pourtant en contradiction avec cette légèreté ambiante. Les ruptures apportées par ces déconstructions trouvent ainsi un terreau de circonstance en ces textures souples et versatiles. De ce tumulte de l’individu et des perceptions naît ainsi un hymne équivoque, néanmoins cohésif, et paradoxalement neutre.
Gold Panda est parvenu à rationnaliser craintes et chaos d’un tourment sempiternel. « You » est une grande chanson en ce qu’elle est à la fois abstraite et concrète, à la fois profonde et vulgaire. Une belle chanson d’Homme.
"You" disponible sur Lucky Shiner sorti le 11 octobre 2010 sur Ghostly
Joué le 31 octobre 2010
Je vis pour ces infimes moments, tu sais
Une fois, j’y suis allé, pour voir. Au bout du monde. Observer la fin de notre vie, en tant qu’hommes, en tant qu’humanité réfléchie. Sur le chemin, j’y ai croisé des gens comme moi, qui n’attendaient plus d’autre chose que de voir, à quoi pouvait bien ressembler l’ultime vision d’un monde où l’on ne pouvait plus vivre, et qui lui comme nous, n’avait plus rien à offrir l’un à l’autre. Il était temps de partir, et cela nous le savions tous, alors que nous nous croisions aux confluents de ces chemins de terre, déplaçant ces amas de pierres à mesure de nos pas lourds. Nous marchions chacun sur nos propres trajets, parfois à proximité, parfois empaquetés, mais toujours isolés. Nous continuions alors, l’amertume de la solitude évacuée par les avancées du voyage. A rencontrer ces âmes errantes dont nos distances nous rapprochaient, l’envie de considérer ce que j’ai pu quitter ne m’importait plus. Je chercherai dès lors à garder le souvenir de cet exode incertain, jusque dans ses moindres recoins. Ces longues allées de poussière. Cette kyrielle de ruines défraîchies. Ces libres abandons de l’esprit.
* * *
L’air souffle de plus en plus froid, mais il ne le sentait plus.
« Ne penses-tu plus à moi ? »
« Non. »
« Que fais-tu ici ? Si haut, si loin ? »
Une fourmi escalada ses doigts, posés à plat sur l’intérieur de sa cuisse. Il l’observa, puis d’un revers de main s’en débarrassa par-delà le buisson.
« Je cherche le dernier endroit sur Terre où tu ne seras pas. »
« Pourtant, je le suis toujours. Là. »
Il se cacha la vue. De ses mains moites, le soleil ne transperçait plus.
« Je le sais. Je ne suis pas encore arrivé. »
* * *
Je me suis évaporé au sein de ces essaims de bras de bois. Je me suis laissé entraîner. Je me suis laissé porter sans remord. D’un essor des racines et d’incandescence des sens, je me trouvais par-delà cette immense entité de végétalité, par-delà cette conscience, par-delà cette instance. J’étais sur ce haut plateau, dominant le monde, surplombant le vide. J’apercevais à des kilomètres de là, ces hordes de pèlerins à la quête de cet endroit même d’où je les observais, un à un, au loin. Leurs distances nous rapprochaient. Le vent ne criait plus, et je pus en dire qu’il s’agissait de l’endroit le plus calme sur Terre.
L’herbe était drue sous mes pieds écaillés.
Le ciel orangé se pliait à mes côtés.
J’étais arrivé à destination.
J’en étais là.
C’est là que je le vis. Flamboyant. Il me toisait de ce regard assuré et appuyé, me faisant comprendre que j’étais attendu. Ses yeux ne dévièrent pas alors que je me décalais pour lui faire face. Je ne distinguais qu’une présence, ne vit qu’une essence, les rayons de l’aurore assourdissant, les souffles du large éblouissant. L’herbe jaunie par le soleil de ces jours jouait le motif d’une onde abondante. Puis il déguerpit. A toute allure. Je le poursuivis comme la mort le guettant. La forêt se densifiait à chaque pas de plus que je posais. Et lui s’éloignait. Sans se freiner. Sans se retourner. Les bois me saignaient. L’infime m’étouffait. L’esprit s’effilait. La vie m’échappait. Le bruissement du vent dans les feuillages, c’est ce dont je me suis souvenu. C’est comme s’il l’avait toujours su.
* * *
« Tu sais ce que j’aime chez toi ? Quand tu es embarrassé ou surpris par quelque chose, tu as cet automatisme de réfréner le premier sentiment que tu aies pu ressentir. Quel qu’il soit. Comme s’il te fallait pondérer chaque pensée, chaque frivolité, chaque incohérence de nos vies avant de t’autoriser à laisser transparaître quoique ce soit. Même si ce sentiment était en accord avec ta raison a posteriori. C’est une constante. Mais ce que j’aime ce n’est pas ça. Evidemment que non. Ce que j’aime, c’est cet infime instant de dépourvu, cet inconscient jaillissement de sincérité, juste avant qu’autre chose ne prenne le dessus. C’est comme assister à un miracle quotidien, être témoin d’une illumination à chaque fois que je te prends la main. Nous sommes si dissemblables, pourtant ce sont ces distances qui nous rapprochent, tu ne trouves pas ? Je vis pour ces infimes instants, tu sais. Aussi insignifiants soient-ils. »
"Time Fading Lines" disponible sur At Echo Lake sorti le 11 may 2010 sur Woodsist
Écrit le 21 septembre 2010
Ces intimes d'alors
Il s’agit de l’un des rares souvenirs neutres de mon enfance qui me reste. J’étais déguisé en petit prince pour la kermesse de l’école, une couronne trônant au-dessus d’une cagoule en coton qui me cachait les oreilles. C’était en automne et le froid commençait à poindre doucement. Assez pour que ma mère me fasse porter des mitaines, afin que du bout des doigts, je puisse maintenir ma précieuse baguette magique en plastique, artifice de dernière minute d’un déguisement de fortune. Nous défilions dans la rue et les adultes nous dévisageaient le sourire aux lèvres, tandis que nous entonnions nos hymnes écoliers, la bouche en cœur, les joues rosies par la brise d’octobre.
Je ne sais trop pourquoi ce souvenir persiste, aussi vivide que la photographie qui a été prise ce jour-là. Cet épisode de ma vie n’a peut-être d’ailleurs jamais réellement existé en tant que tel, tout juste déformé puis remodelé par le devoir du temps. Tout me paraît si réel pourtant. Le toucher de cette rambarde sur laquelle je me suis assis. Le souffle court des suites d’une parade paraissant interminable. J’agitais ma baguette en l’air, la faisant tournoyer à en faire siffler le vent, le rendant vivant, matérialisant l’invisible. Mes oreilles compressées par ce couvre-chef écrasant, les autres enfants continuaient de chanter à tue-tête, tandis que nos parents nous scrutaient fièrement, immortalisant le film de l’appareil familial d’un flash vain en plein jour.
J’ai l’image de cette fête, plus vive dans ma mémoire que peuvent ne l’être des jours entiers. J’ai le souvenir de ces instants issus d’une mémoire évanescente. Je me souviens de cette marche. Je me souviens de cette couronne. Je me souviens de mes doigts froids et engourdis. Chaque jour pourtant, j’en oublie les allures de ces visages francs, les chaleurs de ces voix tendres, de ces hommes et femmes qui, je le sais, auront comptés. Les visions s’éventent et s’évanouissent tandis que les inscriptions s’effacent à mesure. Ce garçonnet à la baguette magique survivra à ces intimes d’alors, devenus aujourd’hui étrangers.
"Tunglið" disponible sur ...and they have escaped the weight of darkness sorti le 1 janvier 2010 sur Kölski
Écrit le 28 août 2010
Une partie sans fin

Nous mentons constamment. Tout le monde. Tout le temps. Par convenance. Par désarroi. Par crainte. Les mensonges, inconscients ou délibérés, sont si présents que l’on ne s’en rend même plus compte. Les petits oublis. Les régulières ommissions. C’est dire que ça va. C’est croire en Dieu. C’est ne croire en rien. C’est croire que ce que l’on créé est incroyable. C’est appeler un camarade un ami. C’est la solitude. C’est ouvrir les yeux. C’est se taire.
Il ne faut pas se laisser leurrer par cette gouaille éternelle d’une Robyn épurée. « Hang With Me » est une provocation prenant la forme d’un mensonge délétère, un jeu tragique et ingrat, qui se dissimule derrière une délicatesse de circonstance. Une chanson humaine en ce qu’elle accompagne la décadence du déni. Il y a de l’acceptation, il y a de la raison, mais il y a aussi terriblement de tourments, du fulgurances, des tourbillons, de troublants instants de sincérité. L’envolée est immédiate et ne se dilue pas en nuances. La vérité est brute et dure. Elle ne se relate qu’au prix d’aucune compassion. Elle éclate comme une ultime forme d’égoïsme. La vérité est le dernier mensonge à dévoiler, atout final d’une partie sans fin.
"Hang With Me (Acoustic)" disponible sur Body Talk Pt. 1 sorti le 14 juin 2010 sur Konichiwa
Ressenti le 30 juillet 2010
Ces moments qui ne se suffisent plus

A s’entendre ressassé ce « what’s in it for me ? » nostalgique et névrosé, Avigdor Zahner-Isenberg nous convie intimement aux confluents mêmes de sa vie d’homme et d’artiste. Car à cette funeste oraison du couple érodé par le temps converge tout un pan d’influences du jeune songwriter américain : du rock californien, de l’existentialisme, et du paradoxe.
« What’s in it for ? » aurait pu être une languissante et tumultueuse fresque sordide, comme elle aurait pu être un contre-pied jusqu’au-boutiste et autarcique. A la place, Avi Buffalo privilégiera un hybride esthétique d’une musicalité qui a grandi pourtant bien loin de chez eux. Il y a certes ces rythmes immortels, ces flux de guitares lancinants et cette chaleur diffuse qui transparaissent de cette chanson ; mais il y a surtout comme une insouciance naphtalique, une indolence salutaire d’un fracas en devenir.
Il y a ces regards qui se perdent, de peur, de joie, d’émois. Il y a ces mots dits qui auraient du être tus. Il y a ces moments qui ne se suffisent plus, alors on les invitent, on les invoquent, on les rêvent pour ne plus avoir les vivre.
"What's In It For ?" disponible sur Avi Buffalo sorti le 27 avril 2010 sur Sub Pop
Sublimé le 09 juillet 2010
Cette fois, c'est toi et moi

« Le monde devient fou » lui dit à voix presque étouffée Coralisse.
Mais il n’était déjà plus là. Les yeux clos, il s’était enfin endormi pour ne se réveiller que bien plus tard, là où elle ne pouvait attendre son épiphanie. Elle se leva, et commença à faire quelques pas incertains, tâtant doucement de ses pieds nus l’herbe maculée de la rosée de ce matin d’automne. Ils s’étaient revus. Pour la première fois depuis lui. Pour la dernière fois selon elle. Ils ne s’étaient plus vu depuis des années, ils savaient pourtant qu’ils n’avaient pas changés.
Elle marcha jusqu’au porche de cette villa immense qu’elle voyait pour la première fois en plein jour. La vue imprenable sur ce versant de la côte ne lui inspira pourtant qu’un soupir réprimé, tandis qu’elle restait figée les yeux au loin, une main réajustant le tissu dans lequel elle s’était endormie, protégeant son cou de ce souffle du large. C’est lui qui l’avait reconnu. « Tes yeux » lui dit-il, « ils ne se sont jamais éteints ». Quatorze années d’absence évaporées. Ses ballerines à la main, elle pénétra dans cette pièce blanche immense, baignée dans cette teinte rougeâtre qui éclairait ce mur rempli de photos d’une vie où elle ne figurait pas.
Elle s’enfuit. Comme la précédente dernière fois. Elle courut jusqu’à ce qu’elle ne vît plus trace de l’eau. Puis elle marcha, l’inspiration haletante. « Cette fois, c’est toi et moi » lui souffla-t-il quand il la prit dans ses bras « Cette fois, c’est toi et moi ».
"When I'm With You" disponible sur Crazy For You sorti le 27 juillet 2010 sur Mexican Summer
Écrit le 05 juillet 2010
Une lueur par-dessus les ruines

J’adore cette sensation de découverte fortuite. Je n’ai aucune idée d’où vient ce Big K.R.I.T. Son flow relâché mais percutant laisse trahir ses origines sudistes. Il viendrait du Mississipi et a sorti une mixtape l’année passée. C’est tout ce que j’en sais. Ce que j’entends en revanche lorsque j’écoute Country Shit, c’est ce frisson ravivé de la première écoute de What You Know de T.I., cette fresque mélangeant simili-désenchantement et egotisme de combattant.
Big K.R.I.T. ne s’affole pas. Cette rigueur mêlée de hargne et de vigueur, cette verve nous masque un véritable travail de fond. Il s’élève, et se pose en surimpression d’une production profonde mais discrète. Il n’y a que peu de moment de répit dans ce Country Shit, comme si chaque seconde de son intervention était essentielle ; alors il nous harangue, il nous prend et nous balance, il occupe chaque espace soufflé comme s’il devait se taire à jamais.
Je ne sais pas vraiment qui est ce Big K.R.I.T., je sais à peu près d’où il vient, mais n’en sait pas réellement plus sur là où il souhaite aller. Je sais juste que son Country Shit est une fulgurance, une embardée brusque à en faire trembler les saillies les plus établies. Une lueur par-dessus les ruines.
"Country Shit" disponible sur K.R.I.T. Wuz Here sorti le 3 mai 2010 sur autoproduit
Ressenti le 01 juillet 2010
Des éclats de notre temps

Dom respire l’air du large. Ces boucles rythmiques synthétisées, cette voix dézuinguée, cette production alliant légèreté et parasitage, tout tend vers un mélange des genres, une extrapolation des centres de convergence. Dom est cependant surtout le fruit d’une vague de surface mi-hédoniste mi-subversive, mais ne prenant jamais le parti pris de l’un ou l’autre. Délégué à leurs rôles d’entertainers de luxe, les DIY-artists d’aujourd’hui ne sont plus que points d’ancrage de forcenés aux idéaux vétustes.
C’est cette prise de risques sans commune mesure qui pourtant permet encore cette fraîcheur renouvelée d’une recette usuelle. Tout se mélange et s’assemble à la bonne fortune, usant du kitsch comme rassembleur essentiel d’associations inédites et hétérogènes. Dom noie son fil conducteur comme pour mieux le révéler dès lors que l’ensemble se dévoile et s’épure. « Living In America » remue et se tortille, de tout sens elle se mue, cherchant l’habile balance entre flux et réflexion sous-jacente. Les cinq garçons de Dom s’exposent derrière ce fin filet de bruit et de lumières, se mouvant impunément au rythme des éclats de notre temps.
"Living In America" disponible sur Sun Bronzed Greek Gods EP sorti le 5 avril 2010 sur Burning Mill
Joué le 28 juin 2010
Avant que la nuit ne nous tombe dessus

On ne trouvera jamais Lucky Soul parmi les têtes des gondoles des disquaires de nos contrées, ni jamais accrochés parmi les pochettes de vinyles des murs de nos salons, ou dans les bacs garnis près de nos chaînes hi-fi. Pourtant, chaque été semble s’imprégner d’une nuance particulière, comme un fin filet gris duquel transparaît ces lueurs chaleureuses et éventées. Lucky Soul est une folle embarquée, une aventure ne ménageant ni peine ni gêne. Ils sourient si bien qu’ils en chialent. Ils dodelinent si bien qu’ils en tombent les fesses à terre.
Nous serons toujours fébriles face à l’ivresse de nos souvenirs.
Le sextuet anglais s’en donne à coeur joie, mêlant sans vergogne acidité juvénile et hédonisme naïf. On danse comme on soupire avec Lucky Soul. Ils se donnent comme si hier ne leur avait rien appris ; alors ils jubilent de ces situations contradictoires, et les délient de leurs contextes, de leurs époques, de leurs tenants. Ali Howard se complaît et se trémousse dans cet idéal désuet d’une twee-pop aux couleurs fades mais à l’énergie flamboyante. Dansons jeunes gens, avant que la nuit ne nous tombe dessus.
"Our Heart" disponible sur A Coming Of Age sorti le 15 avril 2010 sur Ruffa Lane
Écrit le 23 juin 2010
Les mots restent les mêmes
Consciemment, je me retrouve à réitérer constamment les mêmes erreurs. Les mêmes choses à ne pas dire. Les mêmes paroles qui ne seront jamais dites. Saboter ses relations. Saboter sa carrière. Eviter les mains tendues. Eviter les yeux aimants. Il est dès lors plus simple de s’apitoyer que ne devoir vraiment agir. Changer est un mythe, une utopie. On ne se rattache qu’à ce que l’on sait vraiment, nos erreurs conscientes proviennent de cette inadéquation entre nos pulsions et notre raison. Nous ne sommes que l’ensemble de nos vérités.
Il y a deux ans s’ouvrait ce blog avec les Crystal Castles. Aujourd’hui, avec un nouvel album aussi percutant que différent du premier, les Canadiens sont la parfaite métaphore de cet espace connaissant le renouveau. Moins décousu qu’auparavant, le nouveau Crystal Castles est surtout un exorcisme prenant. Se débarrassant des excès afin de canaliser leur énergie, il est évident que les poncifs et le message demeurent irrémédiablement. Sous une noyade d’artifices, la voix d’Alice Glass, constamment réprouvée, inéluctablement amenée à s’éteindre, ne peut qu’inusablement s’égosiller : crier vie, chanter âme.
Les manières sont mieux poncées. Les ficelles sont mieux fixées. Mais derrière ces ornements et ces faux-semblants, les mots restent les mêmes ; les maux restent tragiquement toujours les mêmes.
"Baptism" disponible sur Crystal Castles (II) sorti le 23 avrill 2010 sur Fiction
Joué le 12 juin 2010
Une rédemption magnifique
Parfois j’aimerais pouvoir croire en quelque chose dans ma vie, m’appartenant, concret et physique, autant que je crois en des choses aussi immatérielles que The National. Pouvoir se projeter vers cet objet abstrait et voir se refléter la vérité de l’acceptation. The National a su comme rien ni personne incarner ce malaise que je vis tant, il l’humanise. Ecoutez Matt Berninger chanter. Névralgique, poignant, dramatique. « Afraid Of Everyone » est une confession dure et aliénante, et pourtant, admirez-le se mouvoir dans ces cordes et ces chœurs alentours. Regardez-le s’échapper de cette prison corporelle, regardez-le s’extirper tel un acrobate de ses peurs intérieures. Contempler la peine, la douleur, les larmes du cœur les plus graciles qu’il ne vous sera amené de voir.
Rarement tourment si pénétrant ne s’avèrera si élégiaque dans sa substance. Les violoncelles sont lourds, les chœurs sont plaintifs, les guitares sont craintives. Dans les recoins de ses propres abîmes, « Afraid Of Everyone »embrasse cette déchéance avec lucidité et pragmatisme. The National est héroïque en ce qu’il symbolise la mal-être ordinaire, l’exprime comme on sifflerait la joie d’une vie. Ces maux vulgaires, ces regards fuyants, ces demi-pas à reculons, ces cris étouffés et ces gorges nouées. Ces épreuves ordinaires, ces souffrances solitaires.
The National est l’allégorie de ces paroles jamais exprimées, de ces sanglots jamais extirpés, de ces tentatives manquées de pouvoir ne serait-ce qu’un peu plus heureux. Berninger est le dernier rempart d’une fierté esquintée, porte-parole formidable d’une rédemption magnifique.
"Afraid Of Everyone" disponible sur High Violet sorti le 10 mai 2010 sur 4AD
Écrit le 28 mai 2010
La tristesse du hasard ordinaire
Tout est calculé au millimètre près chez Class Actress. Les silences précédant le chant détaché d’Elizabeth Harper. Les interstices d’une ligne de basse empreinte d’une new-wave léchée. Les délivrances métronomiques de la boîte à rythmes. On pourrait croire à une description d’une nouvelle sortie du label Italians Do It Better, et pourtant il s’agit bien de ce superbe titre « Let Me Take You Out » du trio Brooklynite.
Alors que l’EP Journal Of Ardency se trouve parfois boursouflé d’effets de style comme de voix, « Let Me Take You Out » est, à l’image de ce que la chanson en elle-même évoque, une virée improvisée et matinée. Ces régularités du paysage sonore de Class Actress servent de parfaits pilotes pour laisser s’épancher les courbes imposées par les motifs Smithiens de cette incarnation féminine empathique et solitaire. Au rythme de ce parcours de croisière, des vies se lient et se délient aussi vives et étincelantes qu’elles demeurent discrètes, cachées derrière une commune mesure, codifiée et universelle.
Il est devenu si simple de conter l’extraordinaire, que l’on en vient à constamment s’émerveiller de la virtuosité de dépeindre la beauté et la tristesse du hasard ordinaire.
"Let Me Take You Out" disponible sur Journal Of Ardency EP sorti le 11 mai 2010 sur Terrible
Écrit le 25 mai 2010
C’est de là que tout commence
Je m’étais lancé dans un pari de principe de miser sur la qualité et réussite des jeunes Strange Boys. Pari relativement risqué au vu d’un The Strange Boys And Girls Club certes remarquable, mais faisant poindre des signes flagrants de défauts inhérents au groupe, risquant par définition de salement compromettre la suite de la carrière des Américains. Pourtant, malgré la gouaille slacker de Ryan Sambol, les compositions légères et souvent convenues, il se dégage une facilité déconcertante de « Be Brave ».
On le sait pourtant que ce chant poussif, éraillé et braillard n’est que l’héritage égaré d’un garage rock sixties. On n’est pas dupes. On les a connu les centaines de sous-groupes de premières parties qui ont fleuri lors du revival inspiré par les White Stripes au début des années 2000. Cependant, quand on entend ces chœurs juvéniles, ces solos délicieusement imparfaits de saxophone venant inopinément interrompre ces cris geignards, on se dit que quand même, on va leur donner une chance à ces gamins. Et c’est de là que tout commence.
« Be Brave » disponible sur l’album Be Brave sorti le 23 février 2010 sur Rough Trade.
Imaginé le 23 mars 2010
Vous m’avez touché
J’étais fort avant. Je pouvais avancer et ne me soucier de rien. Je pouvais contempler en ne ressentant plus rien. Le vide m’habitait. Il m’arrivait par moments de me souhaiter le pire, comme ça, juste pour voir comment j’allais réagir. J’étais froid ; et le monde qui m’entourait ne valait guère mieux. J’errais et venais ; j’allais et partais. Sans but. Sans envie. Ce n’était pas une tâche aisée que celle d’oublier de vivre, mais en cela, les choses étaient simples. Les gens ne comptaient plus ; les sentiments ne vivaient plus. J’étais fort. J’étais seul. Mais je ne mourais plus.
Puis tout est revenu. Comme une claque dans le dos. Comme une chute au galop. Tout est revenu. Ce sont des choses qui ne trompent pas. C’est sentir grandir la distance d’avec ceux qui comptent. C’est avoir envie de fondre face à la justesse de « You Must Be Out Of Your Mind ». C’est ne plus supporter l’idée de la solitude. C’est contempler et s’apitoyer, à chercher de la compassion là où il y en a. Je me suis affaibli. Vous m’avez affaibli. J’ai été négligeant. Vous m’avez touché. Maintenant, parfois, j’ai envie de mourir. Mais plus tout seul. Définitivement pas tout seul.
"You Must Be Out Of Your Mind" disponible sur Realism sorti 2010 sur Nonesuch Records
Sublimé le 18 mars 2010
Le meilleur danseur du monde
Je n’ai jamais réussi à danser. A bien danser, entends-je. Les gestes routiniers sont bien trop compliqués, autant que le timing et la coordination des rythmes et des mouvements s’avèrent d’une complexité confondante. Inutile dès lors d’évoquer le feeling, cette nébuleuse notion intrinsèque d’une capacité naturelle prodigieuse à se mouvoir avec facilité et justesse, voire délicatesse, passion ou sensualité. Pour ma part, rien de tout cela.
J’ai dû naître sans le gène adéquat, sans notion aucune de rythme, sans aucun sens des flux corporels associés. Tant bien même essaierais-je avec persévérance, que le résultat n’en serait toujours qu’insignifiant. Vous ne verrez cette catastrophe probablement jamais, fort heureusement. Néanmoins, il n’est que bien naturel – et parfois nécessaire – de devoir danser et se dandiner ; quand dodeliner ne suffit plus.
Les choses en appellent alors à une certaine irrationalité, une envie irrépressible, un besoin d’évacuer frustrations et mal-être ; une euphorie humanisante et transcendante, une frénésie charnelle proche d’une jouissance déliquescente. Je ne danse jamais, mais lorsque les yeux du monde se ferment sur mon être, et que j’en viens à me retrouver face à mon propre sort, je peux vous le garantir : je suis le meilleur danseur du monde.
"Surprise Hotel" disponible sur Fool's Gold sorti le 23 juillet 2010 sur IAMSOUND Records
Joué le 04 mars 2010
Dans ce cotonneux nuage intime
Charlie Alex March a peut-être manqué sa vocation, car avec un tel talent de composition, il ferait un excellent compositeur pour bandes sonores filmographiques. Cela pourrait paraître comme une évolution moins noble ; néanmoins à l’écoute de son premier album Home/Hidden, une telle cohérence dans le propos comme dans les ambiances déclinées, l’évidence n’est que résultante d’un constat avéré.
Ce ne sera pas ce "Cortot n°6", au nom fort adéquat, qui nous fera mentir. Fortement imprégnée d’un classicisme symph$onique éclatant, cette composition évoque autant qu’elle illumine. Les éléments s’invoquent autant qu’elles se parlent, se répondent et s’enlacent. Les violons romantiques et passionnés font ainsi la cour à des synthés, d’abord en retenue, pour s’emporter et s’insérer dans une valse rétro-moderne, illustre imagerie désuète à l’infaillible pouvoir d’évocation et d’imagination.
Le jeune anglais s’émerveille d’un zeitgeist que l’on croit désormais révolu, autant que nous nous complaisons dans ce cotonneux nuage intime, aussi éphémère que fondamental.
"Cortot n°6" disponible sur Home/Hidden sorti le 1 février 2010 sur Lo Recordings
Écrit le 01 mars 2010
Assez d’espace
L’art de la coda est un exercice difficile, bien souvent oublié, ou alors trop peu travaillé dans le cadre d’un album contemporain. D’ailleurs, on ne l’appelle pas coda, mais plutôt « conclusion », ou même « clôture ». Cependant, d’aucune n’intègre cette notion englobante d’album comme œuvre unique, complète et cohésive. Ni trop grandiloquente, ni bâclée, elle nécessite d’être nuancée et synthétique, entraînante et mesurée ; la coda est ainsi une recherche de stabilité, combinaison substantielle entre l’œuvre en elle-même et la perspective qu’elle établit de par sa nature.
En cela, I Think Ur A Contra (malgré cette abominable abréviation) est une parfaite illustration d’une coda maîtrisée, réfléchie de manière globalisante, sensibilisant l’auditeur à l’univers distillé tout au long de Contra. Magnifique finition, toute en retenue et en insidieux non-dits, I Think Ur A Contra se joue de ses propres influences, les laissant flotter, les laissant se diluer tandis que la voix d’Ezra Koenig se ballade et s’installe, au gré des accompagnements en filigrane apposés à cette mélodie en deux temps, délicate et romantique.
Par cette ode faunique, Vampire Weekend compose un dénouement tendre, un épilogue parfait, laissant assez d’espace pour que s’infiltrent en son sein, le doute et l’espoir.
"I Think Ur A Contra" disponible sur Contra sorti le 11 janvier 2010 sur Beggars Banquet
Joué le 23 février 2010
Tout s'en va
Tout s’en va. Tout s’en va, je te le dis moi. J’ai pas encore beaucoup été là, mais et alors ? C’est pas vrai les gens qui se disent tout le temps qu’ils sont heureux. C’est pas possible. « Le bonheur est personnel, le malheur est universel », qu’elle arrêtait pas de dire tout le temps. C’est bien vrai ça. Mais tout s’en va, je vois bien. Je suis pas bête, et puis je vois comment ça se passe. Je vois bien que c’est pas simple, déjà maintenant.
Je sais que je suis pas là depuis si longtemps, mais j’ai déjà bien envie d’arrêter. Tu vois, juste fermer les yeux, et rester un peu comme ça, à rien faire comme ça. Les gens, j’ai l’impression ils passent leur temps à courir : après le bus, après le temps, après leur vie. Moi, déjà j’ai pas le temps de réfléchir à ce que je voudrais être plus tard, t’imagines. J’ai même pas le temps de voir tout le temps les amis. J’en ai pas beaucoup en plus. Et ben même ça, je crois qu’ils sont de moins en moins, les gens avec qui t’aime bien parler. Tu crois que c’est pour ça que les vieux ils ont toujours l’air triste au fond de leurs yeux ? Parce que tous leurs amis ils sont partis ?
Si c’est comme ça, moi je m’en fiche, je serai pas vieux. Les seuls vieux pas tristes, c’est ceux qui sont pas seuls, avec leur femme et tout, puis qui les aiment même s’ils sont chiants et qu’ils font tout le temps la tête. Mais moi, je crois j’ai pas été assez sage ou j’ai fait un truc pas bien avant ou alors je suis puni, je sais pas, mais je crois j’aurai pas le droit à tout ça, plus tard. Attends, viens on essaie un truc, donnes ta main, on va fermer les yeux, et si on est toujours là quand on aura rouvert, c’est que c’est pas foutu peut-être.
Mais tu me laisses pas tout seul, hein ? Promis ?
"Me And The Devil" disponible sur I'm New Here sorti le 9 février 2010 sur XL Recordings
Ressenti le 19 février 2010