Une fois, j’y suis allé, pour voir. Au bout du monde. Observer la fin de notre vie, en tant qu’hommes, en tant qu’humanité réfléchie. Sur le chemin, j’y ai croisé des gens comme moi, qui n’attendaient plus d’autre chose que de voir, à quoi pouvait bien ressembler l’ultime vision d’un monde où l’on ne pouvait plus vivre, et qui lui comme nous, n’avait plus rien à offrir l’un à l’autre. Il était temps de partir, et cela nous le savions tous, alors que nous nous croisions aux confluents de ces chemins de terre, déplaçant ces amas de pierres à mesure de nos pas lourds. Nous marchions chacun sur nos propres trajets, parfois à proximité, parfois empaquetés, mais toujours isolés. Nous continuions alors, l’amertume de la solitude évacuée par les avancées du voyage. A rencontrer ces âmes errantes dont nos distances nous rapprochaient, l’envie de considérer ce que j’ai pu quitter ne m’importait plus. Je chercherai dès lors à garder le souvenir de cet exode incertain, jusque dans ses moindres recoins. Ces longues allées de poussière. Cette kyrielle de ruines défraîchies. Ces libres abandons de l’esprit.

* * *

L’air souffle de plus en plus froid, mais il ne le sentait plus.

« Ne penses-tu plus à moi ? »

« Non. »

« Que fais-tu ici ? Si haut, si loin ? »

Une fourmi escalada ses doigts, posés à plat sur l’intérieur de sa cuisse. Il l’observa, puis d’un revers de main s’en débarrassa par-delà le buisson.

« Je cherche le dernier endroit sur Terre où tu ne seras pas. »

« Pourtant, je le suis toujours. Là. »

Il se cacha la vue. De ses mains moites, le soleil ne transperçait plus.

« Je le sais. Je ne suis pas encore arrivé. »

* * *

Je me suis évaporé au sein de ces essaims de bras de bois. Je me suis laissé entraîner. Je me suis laissé porter sans remord. D’un essor des racines et d’incandescence des sens, je me trouvais par-delà cette immense entité de végétalité, par-delà cette conscience, par-delà cette instance. J’étais sur ce haut plateau, dominant le monde, surplombant le vide. J’apercevais à des kilomètres de là, ces hordes de pèlerins à la quête de cet endroit même d’où je les observais, un à un, au loin. Leurs distances nous rapprochaient. Le vent ne criait plus, et je pus en dire qu’il s’agissait de l’endroit le plus calme sur Terre.

L’herbe était drue sous mes pieds écaillés.

Le ciel orangé se pliait à mes côtés.

J’étais arrivé à destination.

J’en étais là.

C’est là que je le vis. Flamboyant. Il me toisait de ce regard assuré et appuyé, me faisant comprendre que j’étais attendu. Ses yeux ne dévièrent pas alors que je me décalais pour lui faire face. Je ne distinguais qu’une présence, ne vit qu’une essence, les rayons de l’aurore assourdissant, les souffles du large éblouissant. L’herbe jaunie par le soleil de ces jours jouait le motif d’une onde abondante. Puis il déguerpit. A toute allure. Je le poursuivis comme la mort le guettant. La forêt se densifiait à chaque pas de plus que je posais. Et lui s’éloignait. Sans se freiner. Sans se retourner. Les bois me saignaient. L’infime m’étouffait. L’esprit s’effilait. La vie m’échappait. Le bruissement du vent dans les feuillages, c’est ce dont je me suis souvenu. C’est comme s’il l’avait toujours su.

* * *

« Tu sais ce que j’aime chez toi ? Quand tu es embarrassé ou surpris par quelque chose, tu as cet automatisme de réfréner le premier sentiment que tu aies pu ressentir. Quel qu’il soit. Comme s’il te fallait pondérer chaque pensée, chaque frivolité, chaque incohérence de nos vies avant de t’autoriser à laisser transparaître quoique ce soit. Même si ce sentiment était en accord avec ta raison a posteriori. C’est une constante. Mais ce que j’aime ce n’est pas ça. Evidemment que non. Ce que j’aime, c’est cet infime instant de dépourvu, cet inconscient jaillissement de sincérité, juste avant qu’autre chose ne prenne le dessus. C’est comme assister à un miracle quotidien, être témoin d’une illumination à chaque fois que je te prends la main. Nous sommes si dissemblables, pourtant ce sont ces distances qui nous rapprochent, tu ne trouves pas ? Je vis pour ces infimes instants, tu sais. Aussi insignifiants soient-ils. »