Ces intimes d'alors
Il s’agit de l’un des rares souvenirs neutres de mon enfance qui me reste. J’étais déguisé en petit prince pour la kermesse de l’école, une couronne trônant au-dessus d’une cagoule en coton qui me cachait les oreilles. C’était en automne et le froid commençait à poindre doucement. Assez pour que ma mère me fasse porter des mitaines, afin que du bout des doigts, je puisse maintenir ma précieuse baguette magique en plastique, artifice de dernière minute d’un déguisement de fortune. Nous défilions dans la rue et les adultes nous dévisageaient le sourire aux lèvres, tandis que nous entonnions nos hymnes écoliers, la bouche en cœur, les joues rosies par la brise d’octobre.
Je ne sais trop pourquoi ce souvenir persiste, aussi vivide que la photographie qui a été prise ce jour-là. Cet épisode de ma vie n’a peut-être d’ailleurs jamais réellement existé en tant que tel, tout juste déformé puis remodelé par le devoir du temps. Tout me paraît si réel pourtant. Le toucher de cette rambarde sur laquelle je me suis assis. Le souffle court des suites d’une parade paraissant interminable. J’agitais ma baguette en l’air, la faisant tournoyer à en faire siffler le vent, le rendant vivant, matérialisant l’invisible. Mes oreilles compressées par ce couvre-chef écrasant, les autres enfants continuaient de chanter à tue-tête, tandis que nos parents nous scrutaient fièrement, immortalisant le film de l’appareil familial d’un flash vain en plein jour.
J’ai l’image de cette fête, plus vive dans ma mémoire que peuvent ne l’être des jours entiers. J’ai le souvenir de ces instants issus d’une mémoire évanescente. Je me souviens de cette marche. Je me souviens de cette couronne. Je me souviens de mes doigts froids et engourdis. Chaque jour pourtant, j’en oublie les allures de ces visages francs, les chaleurs de ces voix tendres, de ces hommes et femmes qui, je le sais, auront comptés. Les visions s’éventent et s’évanouissent tandis que les inscriptions s’effacent à mesure. Ce garçonnet à la baguette magique survivra à ces intimes d’alors, devenus aujourd’hui étrangers.
"Tunglið" disponible sur ...and they have escaped the weight of darkness sorti le 1 janvier 2010 sur Kölski
Écrit le 28 août 2010