Au dehors, le silence s’était fait roi

« Echec et mat » dit-il d’une voix faussement satisfaite alors qu’il renversait du revers de la main ce dernier rempart que fut sa tour placée devant ce roi désormais esseulé et acculé.
Elle alluma une cigarette qu’elle avait elle-même roulée plus tôt dans l’après-midi, contemplant le damier désormais quasiment immaculé. Il la fixait tandis qu’elle fit craqueler ce tabac, brûlant du bout de la flamme d’une allumette qu’elle éteignit ensuite d’un léger geste du poignet. Elle expira cette première bouffée du coin des lèvres et leva les yeux, croisant les siens et esquissa un sourire.
« A la prochaine » dit-elle tandis qu’il la regarda s’éloigner, puis monter ces escaliers, ces talons en bois s’évanouissant au son des marches en laitons qu’elle gravissait à mesure qu’elle disparaissait aux étages supérieurs de cette construction qu’il n’avait jamais pu voir de l’intérieur. Il rangea soigneusement les pièces à l’intérieur du plateau qui se pliait en son milieu, se dirigea vers la porte et mis sa capuche pour se protéger de la pluie. Il avait l’habitude de se retourner avant de franchir cette dernière dalle qui séparait le phare de la terre ferme ; pour voir si elle avait enfin changé d’avis. Il ne le faisait plus. Il attendait désormais qu’elle montât l’escalier pour s’en aller.
Elle aimait fixer l’horizon du haut de ce phare abandonné que lui avait légué son grand-père à sa mort. Elle restait des heures durant. Fixant les bruits des vagues. Scrutant les cris du ciel. Le phare n’était pas des plus imposants, culminant à trente-huit mètres, construit en granite, peint à l’origine en rouge et blanc, puis repeint il y a dix-sept ans en bleu de cobalt pour lui redonner une seconde jeunesse. Quand elle y pénétra pour la première fois, il était abandonné depuis des années déjà, et décida d’y habiter. Le système optique du phare était en ruine, ce qui tomba à point, car elle n’avait aucune vocation à travailler dans un phare, d’autant moins le maintenir. Elle aimait cette quiétude et était impressionnée par l’immensité étriquée de cette construction. Elle n’y aménagera que les deux premiers étages ; elle n’avait guère besoin de plus pour y poser sa seule valise avec laquelle elle était arrivée. Elle écrasa sa cigarette du bout de la botte, et fixa le mégot fragmenté de cendres éparpillées à même le sol.
Il préparait toujours la même commande : du riz, du blé, un panier de fruits et légumes frais provenant d’un collectif de jardiniers locaux, quelques cabillauds vidés ou de merlus selon les semaines, et un pêle-mêle de condiments dont elle avait besoin. Il avait demandé à son responsable des livraisons s’il pouvait être détaché spécialement pour les commandes dans ce canton ; et cela tombait bien, car personne ne voulait s’en charger – il fallait faire un détour d’une demi-heure, voire quarante-cinq minutes parfois, dû aux travaux instaurés par le nouveau parking en construction près de la gare. Elle instaura le tutoiement assez rapidement quand elle vit qu’il s’agissait du même livreur qui revenait inlassablement tous les mardis matins. C’était absurde. Elle avait facilement deux fois son âge, et le vouvoiement lui donnait l’impression d’avoir quatre-vingts ans.
« Tu ne me demandes jamais qui je suis ? » lui demanda-t-elle alors qu’elle s’apprêtait à clouer son cavalier restant avec l’un de ses fous.
« Je sais qui tu n’es pas. Je sais que ce que tu me répondrais ne correspondrait en rien à ce qu’il en est, alors je ne te demande rien. »
Un jour il ne vint plus, ce n’était plus lui. Elle eut espéré que ce ne fût que temporaire. Elle avait choisi. Elle se surprenait parfois à s’entendre argumenter seule à haute voix. Elle se persuadait qu’elle était heureuse ainsi, tout du moins qu’elle fût désormais stable, et qu’il n’aurait jamais pu comprendre, il était trop jeune, il ne la connaissait pas, elle ne le connaissait pas non plus. Elle marmonnait « stop, stop, stop » en s’appuyant sur la rambarde de l’escalier. Elle gravit les escaliers, et monta jusqu’en haut du phare. Elle referma sa robe de chambre et alluma une cigarette. Elle plaqua sa main contre l’allumette incandescente pour la protéger du vent. Elle expira cette première bouffée du coin des lèvres et leva les yeux à l’horizon. Le soleil se levait à peine, un voilier voguait déjà sur les bords de la mer. Il n’y avait guère que le chant lancinant des vagues qui se faisait entendre. Au dehors, le silence s’était fait roi.
« Stop, stop, stop » murmura-t-elle.
"Flares" disponible sur After Parties 1 and 2 sorti le 7 décembre 2010 sur Sub Pop
Joué le 12 décembre 2010